Espèces menacées: pourquoi la cause du panda fédère-t-elle plus que celle du ver de terre?

Yuan Meng, le bébé panda du zoo de Beauval, le 1er août 2018. - Guillaume Souvant - AFP
"Ce ne sont pas juste les grands animaux charismatiques qui comptent, mais bien le coléoptère, le ver de terre, la chauve-souris... qui sont la clé de voûte des écosystèmes", rappelle auprès de l'AFP Robert Watson, président de la plateforme scientifique sur la biodiversité (IPBES) qui se réunit à partir de ce lundi à Paris.
Est-ce parce qu'une chenille est moche qu'elle ne mérite pas d'être protégée? Absolument pas, mais elle est moins susceptible de s'attirer l'affection du grand public quand il s'agit d'évoquer sa survie; certains sont d'ailleurs prompts à simplement l'écraser s'ils croisent son chemin. L'image des animaux n'est pas neutre dans l'intérêt qu'ils suscitent, au détriment parfois de l'impact bénéfique qu'ils ont sur leur environnement.
Taille, rareté, ressemblance avec l'être humain ou forme étrange, intelligence, comportement, danger... De multiples facteurs influencent notre réaction face un animal.
"Ils nous rappellent un bébé humain"
"Mais l'un des plus importants, c'est s'il est mignon: des caractéristiques physiques comme des grands yeux et des traits doux éveillent nos instincts parentaux parce qu'ils nous rappellent un bébé humain", explique à l'AFP Hal Herzog, professeur de psychologie à l'université américaine West Carolina.
Exemple n°1: le panda avec son masque noir, ses roulades et son air un peu perdu. Mais comparez-le avec une autre espèce asiatique encore plus en danger: la salamandre géante de Chine, suggère le spécialiste des relations hommes-animaux: "Elle ressemble à un gros sac de 65 kilos de bave brune avec de petits yeux perçants"...
Quant aux vers de terre sans yeux ni jambes, "ils ressemblent plus à une vie extraterrestre primitive qu'à un animal avec lequel un humain peut s'identifier", poursuit-il.
Tout de suite, ça fait moins envie. Ils sont pourtant essentiels à la vie des sols, mais comme les asticots, rats ou serpents, ils inspirent souvent le dégoût. Au contraire du tigre, du lion ou de l'éléphant, jugés comme les animaux sauvages les plus charismatiques dans une étude publiée dans PLOS One en juillet 2018.
Un animal n'est pas jugé "charismatique" forcément parce qu'il est "beau", "mignon" ou "majestueux", relevait d'ailleurs le travail universitaire. Le tigre, le lion et l'éléphant apparaissent plus facilement "dangereux" ou "impressionnantes".
La culture populaire est aussi à l'oeuvre: entre Sauvez Willy et Les Dents de la Mer, il y a un monde de représentations conscientes et inconscientes, susceptibles de susciter instinctivement le dégoût ou la sympathie pour un animal.
Et le grand public n'est pas le seul concerné: une étude de Scientific Reports a montré en 2017 une corrélation entre les préférences sociétales et les espèces les plus étudiées par les scientifiques. Une étude publiée en mars 2016 dans Mammal Review faisait le même constat.
Plus l'animal est mignon, plus il récolte des fonds
"Peut-être parce qu'il est plus facile d'obtenir de l'argent" pour ces travaux, avance auprès de l'AFP l'un des auteurs de la première étude Frédéric Legendre, chercheur au Muséum national d'histoire naturelle en France. Plus facile aussi pour lever des fonds, assure Christo Fabricius, de l'ONG WWF, qui affiche depuis un demi siècle un panda comme logo. "Les reptiles par exemple ne sont pas très vendables."
"Les programmes de conservation pour les espèces en danger fonctionnent mieux quand ils sont soutenus par le grand public (de même que les ONG et gouvernements) en termes de financement, de réglementation ou de programmes participatifs", rappelaient en 2018 les auteurs de l'étude sur les animaux charismatiques.
Et si certains peuvent parfois s'agacer de voir l'argent et l'attention se focaliser sur ces fameux pandas et d'autres grands mammifères charismatiques, les favoriser n'est pas absurde.
Les espèces emblématiques aident les moins populaires
"Quand on protège les espèces emblématiques, on protège leur habitat et tous les organismes qui sont dedans en bénéficient", souligne ainsi Frédéric Legendre.
"Personne ne va s'intéresser à mon très bel âne de Somalie, qui est pourtant en danger critique d'extinction", confiait en août 2018 à BFMTV.com Delphine Delord, directrice de la communication du zoo de Beauval. Mais, tempérait-elle, leur bébé panda Yuan Meng fait office d'ambassadeur pour les espèces moins charismatiques: l'argent récolté via parrainages et autres va à la conservation de toutes les espèces.
De plus, oeuvrer à la survie d'une espèce consiste aussi à sauver son environnement, ce dont peuvent à leur tour bénéficier d'autres animaux.
Mais être un éléphant ou un tigre n'est pas non plus une garantie de survie. Selon une étude publiée en avril dans PLOS Biology, la présence "virtuelle" massive de ces espèces charismatiques sur nos écrans, dans les livres pour enfants, sur les T-shirts ou les boîtes de céréales fait croire à la population qu'ils sont tout aussi répandus dans la nature.
Or, la plupart sont en danger. Et plus elles sont rares, "plus leur valeur est accrue pour la médecine traditionnelle, pour la chasse aux trophées, et donc elles sont d'autant plus chassées, comme le rhinocéros", commente auprès de l'AFP l'auteur principal Franck Courchamp, écologue au CNRS.











