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Pourquoi espionne-t-on les gens qu'on n'aime pas sur les réseaux sociaux?

BFM Business Céline Hussonnois-Alaya , Journaliste BFMTV
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La pratique est courante: surveiller les publications de l'un de ses contacts. Comme un ex, le nouveau conjoint de l'ex ou cet ancien ami qui vous insupporte. Pourquoi s'infliger un tel supplice?

Marine* ne pouvait "pas s'en empêcher". Même si ça lui "faisait du mal" de voir ses publications, cette étudiante en école de commerce de 24 ans a espionné sur les réseaux sociaux son ancien petit ami après leur rupture. "Le problème du stalking, c'est qu'on cherche à tout prix à trouver quelque chose et ce qu'on trouve n'est jamais bon", commente-t-elle aujourd'hui.

Pendant plusieurs semaines, une fois par jour, la jeune femme a consulté le compte Instagram de son ancien compagnon, sur lequel il postait photos et stories, notamment de ses vacances avec sa nouvelle petite-amie, souriant, heureux.

Puis le jeune homme l'a bloquée. "Alors j'ai créé un faux compte pour pouvoir continuer", reconnaît Marine. "C'était très facile." Finalement, son ancien compagnon a passé son compte en privé et elle n'y a définitivement plus accès.

"En fait, ça m'a fait beaucoup de bien de ne plus voir ce qu'il postait", poursuit la jeune femme. "C'était malsain. Je ne vois plus ce qu'il fait et ça m'a permis de prendre de la distance et tourner la page."

Un Français sur trois "stalke"

Marine n'est pas la seule à avoir "stalké" - ou traqué, surveillé, en français - l'un de ses proches. Selon une enquête menée par Harris Poll pour NortonLifeLock publiée en février dernier, plus d'un tiers des Français et Françaises ayant déjà été en couple admettent avoir surveillé leur partenaire ou leur ex-partenaire à son insu. Et comme Marine, quelque 8% d'entre eux ont déjà créé un faux compte.

"On ne stalke pas par hasard", observe pour BFMTV.com Catherine Lejealle, enseignante-chercheuse à l'ISC Paris qui a participé à cette étude. "Cela se produit souvent dans le cadre d'une relation marquée par la fascination." Elle peut viser l'ex, comme son nouveau compagnon ou sa nouvelle compagne, sur qui on ne peut s'empêcher de projeter de supposées qualités.

"C'est une personne sur laquelle on fantasme et pour laquelle on peut aussi nourrir de la haine", ajoute Catherine Lejealle, auteure de Les Coulisses du dating, tout savoir sur la rencontre en ligne.

"Et c'est souvent lié à un manque de confiance en soi. On s'imagine qu'il ou elle a toutes les qualités qu'on n'a pas."

Un geste devenu "banal"?

La pratique est d'autant plus facilitée que "les réseaux sociaux poussent à la comparaison", pointe pour BFMTV.com le psychologue et psychanalyste Michael Stora, co-fondateur de l'Observatoire des mondes numériques en sciences humaines. "L'autre vous donne des miettes à picorer", en laissant de nombreuses traces numériques derrière lui, note la sociologue Catherine Lejealle.

C'est même le principe de ces sites, considère pour BFMTV.com Sophie Jehel, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris 8:

"On sait qu'on est surveillé et on y va pour donner quelque chose à voir. Y compris par des personnes qu'on ne connaît pas."

Conséquence: le stalking se normalise. La géolocalisation est par exemple devenue incontournable sur de nombreux sites, pas seulement sur les réseaux sociaux. Et certaines messageries précisent que tel utilisateur est ou était connecté il y a tant de minutes. "Surveiller une personne que l'on aime ou au contraire que l'on n'apprécie pas devient un geste banal", estime Sophie Jehel, auteure de L'Adolescence au cœur de l'économie numérique.

"C'est un peu masochiste"

Nathalie*, une enseignante de 46 ans, consulte ainsi régulièrement la page Facebook d'une de ses connaissances. Une amie d'amis qu'elle a croisée à plusieurs reprises par le passé mais qu'elle ne fréquente plus. "Même sur les réseaux, je ne lui adresse pas la parole", explique-t-elle à BFMTV.com. Et pourtant, elle suit avec assiduité ses publications.

Une personne "très branchée bien-être", explique Nathalie, organisant des stages de "reconnexion à son soi divin" avec cérémonies au cacao et "danses d'ancrage". "C'est du grand délire", juge Nathalie. "À chaque fois qu'elle poste quelque chose, j'hallucine tellement c'est n'importe quoi." Et pourtant, elle ne peut s'empêcher d'aller voir ces posts, même si elle les désapprouve systématiquement.

"C'est d'abord pour me moquer", reconnaît-elle. "Et puis ça me donne accès à un monde qui n'est pas le mien. Mais il y a aussi quelque chose de l'ordre de la haine, c'est un peu masochiste, c'est vrai."

Attendre "le faux pas"

Qu'il s'agisse de stalking ou de schadenfriending - contraction du mot allemand "schadenfreude" ("joie malsaine") et de l'anglais "friend" ("ami"), qui signifie surveiller ou espionner certains de ses contacts dans une démarche non bienveillante - la pratique est assez courante, abonde le sociologue des usages du numérique Olivier Glassey, maître d'enseignement et de recherches à l'Université de Lausanne.

"C'est un lien numérique, une sorte de présence fantomatique, un continuum qui permet de garder un œil à distance sur une personne qu'on n'apprécie pas, qu'on envie ou qu'on jalouse et à qui on ne veut pas forcément du bien", analyse-t-il.

Comme un ami d'enfance, un collègue, un voisin ou même un membre de sa famille. "Cela peut tout à fait se jouer à toutes les échelles des relations sociales", remarque encore Olivier Glassey, spécialiste des dynamiques collectives numériques. Une surveillance inamicale, voire hostile, qui revient à attendre "le faux pas".

"C'est comme si on voulait prendre cette personne en défaut pour confirmer ce qu'on pense d'elle, la contrer ou la faire trébucher. Il y a aussi, même s'il ne se manifeste pas, un certain plaisir à assister à ses fautes et à ses démêlés."

La dimension "toxique" des réseaux sociaux

Une oscillation entre admiration, envie et jalousie, au risque de tomber dans une obsession. "Cela peut conduire à une forme de dévoration de l'autre et aller très loin", met en garde Michael Stora, auteur de Réseaux (a)sociaux: découvrez le côté obscur des algorythmes.

"C'est la dimension toxique des réseaux sociaux qui favorisent le clivage, l'amertume, la frustration et qui exacerbent la rivalité", commente-t-il.

Le psychologue et psychanalyste évoque le cas de l'une de ses patientes qui ne se remettait pas de sa rupture. Elle détenait les mots de passe de son ancien conjoint et inspectait tous ses comptes et ses échanges numériques - ce qui est illégal. Plusieurs infractions peuvent être retenues, comme l'accès frauduleux à un système de traitement automatisé de données, l'atteinte à la vie privée ou au secret des correspondances.

Le stalking peut aussi basculer vers du harcèlement bien réel et répréhensible pénalement, défini comme le fait de "tenir des propos ou d'avoir des comportements répétés ayant pour but ou effet une dégradation des conditions de vie de la victime", précise le site Service public. Y compris en ligne, que les échanges soient publics (comme sur des forums) ou privés. Un délit puni de deux ans de prison et de 30.000 euros d'amende.

Pour Michael Stora, cette surveillance n'est pas nouvelle pour autant: "C'est le commérage, le voyeurisme, l'idée que l'on peut percer chez l'autre de potentiels secrets." Mais les réseaux sociaux l'ont amplifiée lui conférant une efficacité inédite. Et comme conclut le sociologue Olivier Glassey: "Chacun, s'il le souhaite, peut devenir l'espion de l'autre."

*Les témoins ont souhaité n'être présentés que par leur prénom.