IA: dans les bibliothèques américaines, les utilisateurs cherchent désormais des livres... qui n’existent pas

Un étudiant en train de travailler dans une bibliothèque universitaire (Photo d'illustration). - Flickr - CC Commons - Chris Devers
Ce pourrait être une enquête pour Thursday Next ou une idée né du cerveau brillant de Carlos Ruiz Zafon, s'il était encore parmi nous. Depuis plus d’un an, un phénomène étrange perturbe les bibliothèques américaines: des personnes viennent demander des ouvrages… qui n’existent pas. Eddie Kristan, bibliothécaire, raconte au média en ligne 404 qu’il est régulièrement sollicité pour retrouver des titres inventés de toutes pièces par des intelligences artificielles génératives.
“Des gens venaient à la bibliothèque et demandaient ces auteurs”, explique-t-il. À ses yeux, la tendance s’est accélérée depuis la sortie de GPT-3.5 fin 2022, avec un pic cet été après la publication d’une liste de lecture estivale générée par IA dans plusieurs journaux, dont le Chicago Sun-Times et le Philadelphia Inquirer. Ces recommandations, jamais vérifiées, citaient de faux livres attribués à de vrais écrivains.
Ce qui pourrait prêter à sourire a en réalité des conséquences sérieuses. Les bibliothécaires se retrouvent à gérer une avalanche de demandes impossibles à satisfaire, tout en devant expliquer aux usagers qu’ils ont été induits en erreur par une “hallucination” d’IA.
Une vérification nécessaire
Face à cette situation, les bibliothécaires développent leurs propres méthodes de vérification. Eddie Kristan explique avoir mis en place un protocole précis: d’abord consulter le catalogue interne de la bibliothèque, puis le catalogue collectif mondial WorldCat. Si l’ouvrage n’apparaît nulle part, il s’agit probablement d’un faux.
“Les bibliothécaires font état d’une atmosphère générale de confusion et de méfiance”, note Alison Macrina, directrice du Library Freedom Project, sur 404.
Parfois, la vérification confirme la supercherie. Mais, certains titres générés par IA atterrissent malgré tout sur des plateformes comme Kindle Direct Publishing, brouillant encore davantage les frontières entre fiction, autopublication et hallucination. C'est par exemple le cas de Jane Friedman, une autrice américaine spécialisée dans l'industrie de l'édition, qui a découvert plusieurs livres à son nom sur Amazon. Écrits par une intelligence artificielle, ils ont depuis été supprimés, mais son histoire est loin d'être isolée.
Dans d’autres occasions , les lecteurs admettent que leur seule source est un chatbot, obligeant alors le bibliothécaire à expliquer que leur demande repose sur un produit inexistant. Une pédagogie répétitive, mais devenue essentielle pour limiter la propagation de fausses références.
Au-delà de l’anecdote, ces situations soulignent un enjeu plus vaste: comment les bibliothèques, longtemps gardiennes de la connaissance, peuvent-elles rester des repères fiables à l’heure où l’IA brouille la frontière entre réel et inventé?