"Death Stranding 2": comment Hideo Kojima met son amour du cinéma au service du jeu vidéo

Cinéma et jeu vidéo font bon ménage depuis plusieurs années, sans que l’on sache vraiment lequel emprunte le plus à l’autre. Avec les récentes adaptations en film ou séries (The Last of Us, Fallout, Resident Evil, Super Mario, etc.), celles à venir (Les Sims, Death Stranding, etc.) ou encore les œuvres qui s’en inspirent (Ready Player One), le jeu vidéo est devenu un nouveau réservoir à idées pour le 7e Art, sur le fond et la forme. Mais l’inverse, qui fut longtemps l’essence de beaucoup de jeux narratifs, redevient aussi d’actualité, avec des jeux qui en reprennent les principes, bien au-delà de simples adaptations.
Difficile lorsque l’on joue à The Last of Us de ne pas voir l’amour de son créateur Neil Druckmann pour le cinéma à travers son scénario, la force émotionnelle de la narration et des personnages, tout comme sa mise en scène. La bascule en série semblait quelque part une évidence. Plus qu’un jeu de cow-boys, Red Dead Redemption 2 reprend les codes visuels et la lenteur narrative des westerns d’antan et leurs longues balades contemplatives à travers les plaines et les déserts. Autre spécialiste du jeu à choix narratifs, Quantic Dream a réalisé avec Detroit: Become Human une œuvre cinématographique proche d’un film interactif avec des acteurs en performance capture (corps, voix et visage) et un scénario solide.
Quand Ghost of Tsushima propose un cadrage "Kurosawa" pour rendre hommage au maître du cinéma japonais avec des filtres inspirés de son style, que Hellblade 2: Senua’s Saga — et même le premier jeu — incite Ninja Theory à multiplier les gros plans de son héroïne pour en saisir le monologue et les démons intérieurs, ou que Remedy alterne les scènes d’Alan Wake 2 à la manière non linéaire d’un David Lynch, chaque studio va chercher des marqueurs cinématographiques forts pour donner de la personnalité à son jeu et cela fonctionne.
De la créativité biberonnée au cinéma
Hideo Kojima est de ces directeurs créatifs biberonnés au grand et au petit écran. Et cela se ressent dans leurs jeux. Death Stranding 2: On the Beach qui sort ce jeudi en est un parfait exemple. Le Japonais ne cesse de crier son amour pour le cinéma, ses acteurs et ses réalisateurs. Suite du premier épisode sorti fin 2019, Death Stranding 2 va une fois de plus cliver les joueurs. On aime ou on déteste la balade narrative post-apocalyptique de Kojima, mais on ne peut y rester insensible. Comme face à un film de genre finalement.
Car l’homme derrière la saga Metal Gear (Konami) y a mis toute son âme, tout son savoir-faire technique, visuel et narratif. Kojima est un homme-orchestre et un féru de technologie. Pour son nouveau jeu, il a utilisé et personnalisé le moteur Decima conçu par Guerrilla Games pour sa franchise Horizon (Zero Dawn et Forbidden West). Sans doute le moteur graphique le plus efficace pour créer des mondes ouverts dignes de la réalité et du cinéma.

Les paysages de DS2 sont à couper le souffle, plus grands, plus profonds et plus détaillés que pour le premier opus déjà sublime sur PS4. De quoi coller parfaitement à la quête spirituelle et à la solitude du héros Sam Porter Bridges (Norman Reedus), livreur chargé une fois de plus de connecter différentes zones et désormais divers pays au réseau "chiral", qui sort le monde de l’isolement. Il sera une fois de plus aidé de Fragile (Léa Seydoux), venue l’épauler aussi pour gérer Lou, son ancien BB qu’il transportait dans un placenta artificiel et qui était capable de l’aider à détecter les Echoués, ces fantômes errants.
Le casting 5 étoiles, c’est l’autre marque de fabrique de Kojima. Death Stranding avait déjà accroché quelques grands noms à son tableau de chasse. En plus de Reedus et Seydoux, on trouvait aussi Mads Mikkelsen, le réalisateur Nicolas Winding Refn (Drive), Lindsay Wagner en version jeune (ex-Super Jaimie des années 1970). Dans ce second volet, on croise les réalisateurs Guillermo del Toro (La Forme de l’eau) et George Miller (Mad Max), Troy Baker, Elle Fanning, Luca Marinelli ou encore le réalisateur turc Fatih Akin qui prête ses traits à la poupée Dollman. Tous se sont adonnés à la performance capture pour prêter leur corps et leurs gestes à leurs personnages (pas toujours leur voix et Kojima n’oublie pas d’indiquer alors le nom des doubleurs à l’écran).
Musique, acteurs et plans larges
La frontière entre le Hollywood du grand écran et le réalisme du jeu vidéo devient de plus en plus tenue. Car en plus de voir davantage d’acteurs accepter de "jouer dans des jeux vidéo", le directeur créatif leur offre des "plans de caméra" pour les sublimer. Dans Death Stranding 2, Kojima fait parler son amour pour la direction d’acteur.

Tels ces réalisateurs qu’il admire tant, il multiplie les plans serrés pour mieux capter les expressions du visage et les moments de tension, les silences pesants de ses personnages, les plans larges pour les rendre tout petits au milieu de l’immensité des paysages. Il aime la mise en scène, les travellings qui font encore plus raisonner l’excellente playlist qu’il distille aux moments opportuns. La musique était l’une des forces du premier jeu, elle renforce la solitude du second avec des morceaux de Woodkid, Low Roar et une myriade de trouvailles musicales qui posent l’ambiance.
Death Stranding 2 propose aussi son lot scénaristique de longs monologues pour Sam ou de dialogues forts entre Fragile et lui. Le jeu a parfois des airs de Nolan ou Tarkovski dans ses effets stylistiques, son intériorité qui bascule en excentricité soudaine, et son goût pour les longs plans séquences. Kojima aime les cinématiques de 10 minutes voire davantage encore qui sont tels de véritables courts-métrages dans un long film à jouer.
Ce n’est sans doute pas sans raison que le studio de développement du Japonais se nomme Kojima Productions et non Kojima Interactive ou Entertainment, comme souvent dans l'industrie. Comme un appel à ce cinéma qu’il aime tant et qui lui a déroulé le tapis rouge lors du dernier Festival de Cannes. On l’y attend, lui a déjà annoncé qu’il y pensait, mais sans se presser. Il a déjà fait du jeu vidéo un champ des possibles nouveau pour exprimer tout son talent artistique et narratif. A sa manière si singulière.
DEATH STRANDING 2 : ON THE BEACH - Disponible sur Playstation 5.