Procès de la rue d'Aubagne: des locataires dormaient avec "la peur au ventre"

Des jeunes locataires restant "la peur au ventre" dans un immeuble invivable car "sans plan B": c'est ainsi qu'ont été décrits ce lundi 18 novembre devant le tribunal à Marseille trois occupants du 65 rue d'Aubagne, Julien, emporté par l'effondrement de l'immeuble, et deux survivants.
"Au début j'éteignais les lumières parce que je ne voulais pas voir où j'étais", avait avoué à sa mère Julien Lalonde, mort à 30 ans dans le drame de la rue d'Aubagne.
Liliana Lalonde Flores raconte à la barre sa visite de l'appartement quelques jours seulement avant le drame, alors qu'elle vient organiser l'anniversaire de son fils à Marseille: elle s'affole du "mur bombé" dans le hall d'entrée, les "étincelles" quand elle veut brancher son portable, le radiateur "qui pend", le carreau de fenêtre cassé, mais surtout "des fissures inquiétantes" dans le hall de l'immeuble et dans l'appartement.
Elle qui vient d'un pays, le Pérou, "habitué aux séismes, où on sait observer les fissures", se souvient s'être rassurée: "heureusement qu'ici il n'y a pas de tremblements de terre, sinon cet immeuble ne tiendrait pas debout".
"Le droit de vivre dignement"
A l'écran, la photo en noir et blanc de son fils, aux mêmes grands yeux bruns qu'elle, coiffé d'un chapeau de feutre. Fraîchement revenu du Pérou, entre deux boulots, Julien avait besoin de cet appartement loué par un ami. Ses parents lui avaient même payé le premier mois de loyer.
Le matin du 5 novembre, c'est pour protéger "des choses qui avaient de la valeur à ses yeux", son appareil photo, sa guitare électrique qu'il venait de recevoir en cadeau, qu'il retarde son départ au travail: l'encadrement de sa porte d'entrée a bougé et elle ne ferme plus.
"Il avait le droit de vivre dignement", a calmement revendiqué sa mère, petite femme brune, sans jamais flancher.
"Il pleuvait du plafond"
Au quatrième étage côté cour, vivaient Alexia Abed et Pierre Koch, jeune couple de vingtenaires, tous deux parties civiles dans ce procès. Six ans après, Alexia Abed, cheveux châtain lâchés, a dû s'asseoir à la barre pour témoigner, et n'a pas voulu assister à la projection des photos de son appartement de l'époque.
D'une voix saccadée, cinglante par moments, la jeune femme a décrit "une liste de problèmes infinis" dans sa location, depuis son emménagement en février 2018. Un appartement "avec une belle lumière" et à la "peinture refaite" selon son compagnon de l'époque, Pierre Koch, qui contrastait avec des parties communes totalement délabrées.
Mais rapidement, dans l'appartement, les problèmes surgissent: des "chutes d'eau" à chaque douche chez la voisine du dessous, Simona et des fissures menaçantes. L'eau imbibait "tout l'immeuble", selon Pierre Koch, "il pleuvait du plafond derrière la porte d'entrée" de l'immeuble.
Des problèmes dénoncés régulièrement par les locataires, "unis" dans ces démarches, jusqu'à ce 18 octobre où, paniqué par l'effritement d'un mur du hall de l'immeuble, un de leurs voisins appelle les pompiers.
"J'ai pris mon chat et j'ai attendu contre un mur, les pompiers sont passés par la fenêtre et je suis descendue par la nacelle avec le chat", se rappelle Alexia.
"On dormait la peur au ventre"
Le soir-même, après une expertise bouclée en à peine une heure qui est au coeur du procès, "des experts, des pompiers nous ont dit 'c'est bon vous pouvez rentrer' en nous tenant la porte pour qu'on rentre", raconte-t-elle, la voix nouée: "moi j'ai 25 ans, pas de plan B, je rentre".
Cette étudiante en histoire de l'art raconte, après cette évacuation, la "dégringolade" de l'immeuble, en quelques jours.
"On y dormait la peur au ventre, le matin quand on se réveillait les fissures avaient grossi", a-t-elle décrit, évoquant aussi "les murs qui craquaient" et "tout l'immeuble qui tremblait" au moindre coup de marteau.
Contactée à plusieurs reprises, sa propriétaire lui répond qu'il est "normal qu'un immeuble vive". Par "peur" et lassitude de ne pas pouvoir utiliser leur salle de bains, Pierre et Alexia vont passer le weekend du 3 novembre chez une amie qui, en voyage à Paris, leur prête son appartement. Le dimanche soir, cette amie rate son train de retour pour Marseille, "sans ça, on serait retournés dormir rue d'Aubagne", glisse Alexia.













