Séismes en Turquie : Le manque de respect des normes de construction pointé du doigt

Leur photo est partout: celle du promoteur arrêté alors qu'il tentait de fuir à l'aéroport d'Istanbul vendredi et de ses deux comparses, dont les internautes demandent la tête. Mehmet Yasar Coskun était le maître d'ouvrage de la résidence "Rönesans" (Renaissance), construite à Antakya, dans le sud de la Turquie, il y a 10 ans: le 6 février, l'immeuble de huit étages et 250 appartements avec piscine, qui abritait notamment le footballeur ghanéen Christian Atsu, a basculé sur le flanc et sur ses habitants.
Il est l'un des milliers d'immeubles en Turquie qui se sont affaissés sur eux-mêmes, sans laisser la moindre chance à leurs occupants saisis dans leur sommeil par la violente secousse (7.8) survenue à 4H00 du matin. Face à la colère qui gronde dans le pays contre les mafias du bâtiment, relayée par la presse et les réseaux sociaux, les autorités turques ont réagi avec promptitude et les arrestations et mandats d'arrêt pleuvent.
Dimanche, sept jours après la catastrophe qui a fait près de 30.000 morts rien qu'en Turquie, trois personnes ont été écrouées, sept interpellées dont deux autres promoteurs qui tentaient de s'échapper en Géorgie, et 114 sont toujours recherchées, a annoncé le ministre turc de la Justice, Bekir Bozdag. Au total, 134 enquêtes ont été lancées.
Ces mauvaises pratiques dénoncées de longue date
Le sort de la résidence Renaissance est devenu emblématique de ces mauvaises pratiques dénoncées de longue date dans le pays, mais elle est loin d'être la seule. Ainsi l'hôtel Isias, à Adiyaman, où 35 membres de l'équipe de volleyball de 12-15 ans de la république séparatiste de Chypre Nord et leur encadrement ont péri: des témoins ont affirmé à la chaine de télévision NTV que l'hôtel avait été fermé en raison "d'irrégularités" dans la construction, avant de voir les scellés brisés et de rouvrir.
"Je veux que ces gens soient jugés, ce sont des meurtriers", lançait une proche de victime interrogée, tandis qu'un autre assurait avoir vu "les murs se déchirer comme des feuilles de papier".
La réaction du gouvernement, confronté à ce que le président Recep Tayyip Erdogan - en campagne électorale si les élections du 14 mai sont maintenues - a qualifié de "pire catastrophe de tous les temps" pour la Turquie, est sans précédent. Jusqu'alors, les promoteurs et entrepreneurs véreux semblaient avoir de beaux jours devant eux malgré les alertes répétées d'ingénieurs et architectes reconnus.
Après le violent tremblement de terre de 1999, qui avait fait 17.000 morts dans le nord-ouest de la Turquie, autour de Kocaeli, il avait fallu six mois avant la première arrestation. Le quotidien Milliyet avait alors titré "Seulement huit arrestations pour 17.000 vies perdues". Par la suite, plus de 2.000 procédures ont été ouvertes contre les promoteurs des bâtiments effondrés mais aucune peine prononcée pour 1.800 d'entre eux en raison d'une amnistie générale décrétée en décembre 2000 par le gouvernement. Finalement, la plupart des responsables avaient pu bénéficier d'une prescription en 2007.
Prendre leurs aises avec les normes édictée
Dans sa déposition, le promoteur de la résidence Renaissance a rejeté les accusations portées contre lui et ses associés. "J'ignore pourquoi le bâtiment s'est effondré. Tous les permis avaient été délivrés après les études effectuées par la mairie et la compagnie de contrôle", a-t-affirmé. Le permis pour cette résidence a été signé en 2021 par le district d'Ekinciler, à Hatay. Le maire de l'époque, Seyfettin Yeral, a confirmé au site d'information T24 avoir délivré ce permis mais "le contrôle a été fait par une compagnie privée". "Nous n'avions pas d'employé pour l'effectuer de toute façon", a-t-il expliqué.
Les autorités sont les premières à prendre leurs aises avec les normes édictées ou pas au niveau requis pour exercer leur contrôle, poursuit-il. Le corpus général, calqué sur celui de la Californie, a pourtant été régulièrement révisé depuis le séisme de 1999 à Izmit (nord-ouest, 17.000 morts), la dernière fois en 2018. "Sur le papier, les normes sont respectées, avec des contrats confiés à des sociétés privées chargées de les contrôler", rapporte l'architecte stambouliote Aykut Köksal. "Mais chaque constructeur passe le sien", note-t-il, dans une sorte de négociation entre les deux parties laissant à l'entrepreneur trop de latitude.
Compte tenu de l'intensité de la première secousse qui a ébranlé le sud du pays (7.8), "on pouvait redouter des dégâts, mais pas ce qu'on observe aujourd'hui", relève le Pr Mustafa Erdik, expert joint par l'AFP. "Même quand les immeubles s'effondrent, les gens sont normalement capables de trouver des poches dans lesquelles s'abriter jusqu'aux secours", insiste cet ingénieur sismique, président de la Turkish Earthquake Foundation. "Ici on observe un effondrement en crêpes avec des étages qui s'empilent les uns sur les autres" - laissant très peu de chances de survie aux occupants.
"Le niveau de formation y est très bas"
L'écroulement est généralement dû à la mauvaise qualité du béton, trop mouillé, avec une proportion d'eau et de gravier trop importante par rapport au ciment. Et les tiges d'aciers sont souvent trop fines pour tenir les colonnes, qui affectent la solidité de l'édifice, dénonce le professeur Zihni Tekin. Mais cet ingénieur et consultant rattaché à l'Université technique d'Istanbul met aussi en cause la faible qualification des ingénieurs et architectes du pays. "On a ouvert des universités privées partout en Anatolie (...) Mais le niveau de formation y est très bas. Ils ne savent pas faire un calcul", tempête-t-il, affirmant que la plupart des diplômés "seraient tout juste bons à faire le café".
La bureaucratie et l'empilement de démarches finit aussi par diluer les responsabilités, souligne le Pr Erdik: "Les étapes et les signataires sont si nombreux à la fin qu'il est difficile d'identifier les responsables". Pour y remédier, il suggère d'imposer à tous ces acteurs une assurance obligatoire contre les mauvaises pratiques qui garantirait l'indemnisation des victimes et responsabiliserait les entrepreneurs. "Ca se passe comme ça ailleurs dans le monde et ça devrait être ainsi en Turquie", estime-t-il.
En Turquie, le secteur du bâtiment a fait flamboyer l'économie depuis les années 2000 et l'arrivée au pouvoir du président Recep Tayyip Erdogan et de son parti, l'AKP (Justice et développement, islamo-conservateur). Selon le rapport budgétaire général du secteur pour l'année 2020 (avant la pandémie) et l'Institut turc des statistiques, le nombre d'entreprises opérant dans le secteur immobilier a augmenté de 43% en dix ans (de 88.700 à 127.000). Dont une écrasante majorité de très petites entreprises (99.220).
Les promoteurs demandent d'expertiser d'urgence
Un programme de "transformation urbaine" censé mettre aux normes les plus vieux logements leur a largement profité ainsi que le développement de résidences touristiques. Et la promesse vendredi du chef de l'Etat de "reconstruire dans l'année les logements détruits" par le séisme n'est pas de nature à calmer la frénésie immobilière dans le pays.
Pour le Pr Erdik, ce ne sont pas tant les grandes tours rutilantes de plusieurs dizaines d'étages, comme il en a poussé à Istanbul, qui sont inquiétantes mais "plutôt les immeubles de six, sept, huit étages, souvent construits par de petites sociétés, voire par les familles elles-mêmes". Depuis lundi, son téléphone, dit-il, ne cesse de sonner avec, au bout du fil, des promoteurs qui lui demandent d'expertiser d'urgence la solidité de leurs tours.











