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Emmaüs: trois dirigeants de deux communautés du Nord jugés pour travail dissimulé

BFM Grand Lille P.L. avec AFP
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Des compagnons de trois communautés Saint-André-lez-Lille, Nieppe mais aussi Dunkerque- sont en grève pour dénoncer leurs conditions de travail et demander leur régularisation.

Étape très attendue dans la crise qui secoue Emmaüs depuis un an: trois dirigeants de deux communautés du Nord sont jugés jeudi 13 juin à Lille pour travail dissimulé, des compagnons sans-papiers espérant faire reconnaître le traitement "indigne" qu'ils ont subi.

Le président et la directrice de la Halte-Saint-Jean, implantée à Saint-André-lez-Lille, doivent répondre de travail dissimulé et, pour la directrice, harcèlement moral sur des salariés. Cette dernière comparaîtra également pour travail dissimulé en tant que présidente d'une autre communauté nordiste, Nieppe, aux côtés d'un autre responsable.

Depuis plus d'un an, le mouvement créé par l'abbé Pierre connaît dans le Nord une vague de contestation qui secoue jusqu'à son sommet.

Des compagnons de trois communautés - Saint-André-lez-Lille, Nieppe mais aussi Dunkerque - sont en grève, soutenus par la CGT. Ils dénoncent leurs conditions de travail et demandant leur régularisation.

À la Halte-Saint-Jean, les 21 compagnons en grève depuis juillet assurent travailler 40 heures par semaine, sous surveillance constante, dans un climat qu'ils qualifient de raciste, et toucher un pécule bien inférieur aux 392 euros mensuels préconisés par Emmaüs France, avec des perspectives de régularisation incertaines.

À cette crise s'ajoutent des perquisitions début juin dans quatre communautés du Tarn-et-Garonne dans le cadre d'une enquête pour travail dissimulé au détriment de personnes vulnérables.

En mars, Emmaüs France a lancé des "états-généraux des communautés", pour réfléchir collectivement à son modèle, bousculé par l'évolution du profil des compagnons.

Statut sur mesure

Autonomes les unes des autres mais fédérées par Emmaüs France, les 123 communautés françaises accueillent aujourd'hui majoritairement des étrangers en situation irrégulière, alors que les premiers "chiffonniers" étaient souvent des personnes de passage après un accident de vie, ou trop marginalisées pour le monde du travail.

Ni salariés ni bénévoles, les compagnons sont censés être logés, nourris et contribuer, sans lien de subordination, au fonctionnement des communautés, qui vivent de la vente d'objets de récupération.

Une singularité encadrée depuis 2008 par le statut sur mesure d'Organismes d'accueil communautaire et d'activités solidaires (OACAS), avec des cotisations à l'Urssaf, permettant aux compagnons de bénéficier d'une retraite et d'indemnités en cas d'arrêt de travail.

Depuis 2018, un étranger justifiant de trois années d'activité ininterrompue dans un OACAS, mais aussi de perspectives d'intégration, peut se voir accorder une carte de séjour.

Or Saint-André-lez-Lille et Nieppe font partie des rares communautés à ne pas avoir adopté ce statut. La direction de Nieppe assure avoir enclenché la démarche pour l'acquérir.

En mai 2023, le parquet de Lille a ouvert une enquête visant la Halte-Saint-Jean pour "traite d'êtres humains", une qualification qui n'a finalement pas été retenue.

"On va insister sur la traite jusqu'à ce que ce soit reconnu", martèle la Gabonaise Alixe, pilier du piquet de grève devant la bâtisse en briques de la communauté.

Pour l'avocat des compagnons, Mehdi Bouzaidi, l'organisation de la Halte "avec un planning, des horaires obligatoires, des refus de prendre en compte les arrêts de travail, les pressions qui étaient exercées" justifierait des poursuites pour ce chef.

L'avocat des dirigeants de la communauté, Christophe Loonis, dont les clients contestent tous les faits reprochés, se réjouit quant à lui que "l'enquête (ait) permis de révéler que ces accusations étaient tout à fait infondées".

"140 audits sociaux" lancés par Emmaüs France

Parallèlement au procès, l'examen des dossiers des compagnons grévistes se poursuit à la préfecture. En février, la CGT avait assuré que le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, s'était engagé à les faire régulariser.

Ce procès ne marquera pas la fin de la bataille, estime Stéphane Vonthron, du bureau de la CGT du Nord, persuadé que la contestation touchera d'autres communautés.

Emmaüs France a annoncé le 7 juin le lancement de "140 audits sociaux" au cours des 18 prochains mois et d'un dispositif d'alerte, avec un numéro vert destiné aux personnes accueillies.

A Dunkerque, où la moitié des compagnons est en grève, une audience au tribunal est prévue début juillet sur l'expulsion des grévistes, exclus de l'association et considérés comme des squatteurs par la direction.

La communauté a aussi rejoint l'association Cève (Communautés ensemble pour vivre Emmaüs), regroupant 15 communautés critiques à l'égard d'Emmaüs France, à qui elles reprochent de s'éloigner des valeurs fondatrices du mouvement, par exemple en développant la vente en ligne.