Pékin a d’abord laissé faire, puis a serré la vis: avant l'Europe, l'Australie et les Etats-Unis comment la Chine a compris qu'elle devait reprendre le contrôle d'internet

Bien avant l’Occident, la Chine a été un véritable défricheur des réseaux sociaux. Le pays connaît l’un des taux d’adoption les plus spectaculaires au monde: entre 2000 et 2010, la base d’internautes chinois explose de 1.700%, avec un taux de pénétration qui passe en dix ans de 2 à 50%. Résultat: la Chine devient le plus grand marché d’internautes au monde, bien devant les États-Unis.
2010-2020: la frénésie du scroll s’empare de la Chine
En 2015, le pays compte déjà 668 millions d’internautes, dont 90 % accèdent au web via leur smartphone. Une société ultra-connectée, qui surfe massivement sur des super-apps chinoises comme WeChat, Sina ou Weibo, mêlant messagerie, divertissement et e-commerce.
Symbole du scroll frénétique qui s’empare du pays: en 2014, la ville de Chongqing expérimente des voies piétonnes réservées aux utilisateurs de smartphones. À l’époque, les internautes chinois consacrent déjà la majorité de leur temps en ligne au mobile, et les millennials (génération née dans les années 1980 et 1990) passent plusieurs dizaines d’heures par mois sur les réseaux sociaux, avec une montée rapide des formats de vidéos courtes.
2010-2020: l’âge d’or des plateformes chinoises
La Chine est clairement pionnière du e-commerce. Bien avant que l’Occident ne s’y mette sérieusement, les achats intégrés et le live-shopping sont déjà au cœur du modèle économique des réseaux chinois. Les plateformes comme Weibo ou WeChat connaissent une croissance fulgurante tout au long des années 2010, portée par une régulation encore limitée. En 2020, le e-commerce est valorisé à plus de 170 milliards de dollars en Chine.
2018: la reprise en main par le Parti
Aux yeux du Parti, le développement de ces géants du numérique devient trop anarchique. Surtout, Pékin prend conscience que l’opinion publique peut désormais être influencée en dehors des canaux traditionnels, et que la puissance des réseaux sociaux peut menacer la stabilité sociale. L’usage massif des écrans devient alors une question de sécurité nationale.
L’année 2018 marque un tournant doctrinal. Lors d’un forum sur la cybersécurité, le président chinois Xi Jinping prévient que la gouvernance du cyberespace doit désormais être pensée sous l’autorité du Parti:
"Nous devons mettre en place une structure complète de gouvernance numérique associant des comités du Parti qui en assurent la direction, un gouvernement chargé de l’administration, des entreprises assumant leurs responsabilités, une société exerçant une supervision, et des internautes faisant preuve d’autodiscipline."
Il précise également que les médias en ligne doivent "diffuser des informations positives", "maintenir la bonne direction politique" et "guider l’opinion publique et les valeurs dans la bonne direction".
Un tournant encore plus spectaculaire intervient avec la campagne contre le jeu vidéo en ligne. En 2021, le Parti limite les mineurs à une heure de jeu en ligne les vendredis, week-ends et jours fériés. À cette période, les plateformes numériques deviennent la cible des médias d’État. L’un d’eux, signe un édito au vitriol qualifiant les jeux en ligne "d’opium spirituel": l’action Tencent chutera dans les heures qui suivent cette publication.
Les plateformes chinoises s’exportent, l’Occident régule en retard
Pendant que Pékin durcit le contrôle domestique, les modèles nés en Chine s’exportent: Douyin devient TikTok et les algorithmes ultra-addictifs s’imposent dans les usages des adolescents en Europe et aux États-Unis.
Le contraste est frappant. À l’intérieur, la Chine régule et contrôle de manière drastique. À l’extérieur, elle laisse se déployer une expansion mondiale de plateformes construites dans ce laboratoire chinois du numérique.
Pékin a d’abord laissé faire, puis a serré la vis. Les démocraties occidentales commencent seulement à s’inspirer d’un modèle d’intervention plus étatiste. Aujourd’hui, les États-Unis, l’Europe et l’Australie durcissent tous le ton: menaces de bannissement ou de cession forcée de TikTok aux États-Unis, régulation des contenus et des modèles économiques dans l’Union européenne via le DSA, interdiction d’accès aux réseaux sociaux pour les mineurs en Australie.
Réseaux sociaux: 3 modèles de régulation dans le monde
Sur ce terrain où se mêlent liberté d’expression, santé mentale et souveraineté numérique, l’Occident en est encore au débat, là où Pékin, lui, a déjà tranché. La Chine a choisi une version "étatiste dure" du numérique: l’Internet reste un outil de croissance, mais devient avant tout un instrument de souveraineté et de contrôle de l’opinion.
Aux États-Unis, la priorité demeure la liberté d’expression, l’innovation et l’autorégulation des plateformes, avec une intervention publique limitée, sauf sur les questions de sécurité nationale ou d’ingérence étrangère.
L’Europe tente, elle, une voie médiane avec le DSA: l'idée est d'encadrer beaucoup plus strictement les géants du numérique au nom des droits fondamentaux et de la sécurité des usagers.











