Malgré le Covid, pourquoi la livraison de repas n'explose pas (encore) en France?

Au pays de la haute gastronomie, la livraison a-t-elle une place? Depuis le début de la crise sanitaire, c'est l'unique méthode, avec le click&collect, pour permettre aux restaurants fermés de tourner a minima. Les spécialistes – Uber Eats, Deliveroo, Just Eat… - voient leurs commandes grimper en flèche et s'étendre sur une bonne partie du territoire.
En réalité, la livraison n'est pas la panacée pour les restaurateurs qui limitent les dégâts plus qu'ils ne comblent les pertes liées à leur fermeture. En 2019, elle ne représentait que 5% du marché, même si ce chiffre était déjà en augmentation.
"D'abord, elle n'est pas répartie sur tout le territoire, elle ne concerne véritablement que les 15 premières agglomérations françaises" souligne Bernard Boutboul, président du cabinet de conseil Gira et spécialiste du secteur. "Ensuite, la livraison est utilisée par des cibles plutôt aisées, plutôt jeunes. Ce n'est encore un marché de masse."
Le resto fait de la résistance
Surtout, elle ne remplacera jamais le restaurant en lui-même, plébiscité par les Français. 'Il y a quelques peuples dans le monde pour lesquels le restaurant est un lieu de convivialité, de plaisir et de fête. La France en fait partie" tranche Bernard Boutboul. Mieux, "on a affaire à un consommateur qui réclame le grand retour du service en salle" et même "le retour du spectacle". Une sorte de mise en scène de la restauration qui tranche évidemment avec le principe même de la livraison.
A la différence des anglo-saxons, "où la livraison est 10 fois plus importante" dixit le spécialiste, les pays latins ont cette culture du lieu, du rassemblement, de l'échange, qui donne tout son intérêt au restaurant. Le premier déconfinement l'a d'ailleurs prouvé: les Français se sont rués dans les terrasses.
Alors, simple feu de paille? Pas si sûr. Tout pourrait bien changer dans les années à venir.
"Il y a une génération qui va bouleverser le marché en France, c’est la génération Z, celle qui est née autour des années 2000" explique Bernard Boutboul. Des jeunes qui arrivent doucement dans la vie active et qui vont vouloir "se faire livrer tout ce qu'ils veulent quand ils veulent, où ils veulent."
Habituée à jongler entre les services et les applications, "cette génération-là ne comprend pas qu'à partir de 22h ou 23h, on ne peut plus se faire livrer" poursuit Bernard Boutboul. "Elle ne comprend pas que, pour me faire livrer, je dois être soit à mon bureau soit chez moi, alors qu'avec la géolocalisation, je peux me faire livrer au coin de la rue."
Amazon évidemment
L'enjeu, selon les études de Gira, sera surtout la diversité des livraisons. "En France, on a des livreurs spécialistes" poursuit le président du cabinet. De nouveaux acteurs arrivent sur le marché avec des propositions souvent innovantes mais très ciblées: se faire livrer sa bouteille de vin, se faire livrer son apéro etc. Et l'enjeu sera de trouver un acteur capable de livrer… tout, alimentaire ou non.
"Dans 5 à 7 ans, la livraison va exploser et vous imaginez bien avec qui elle va exploser" prophétise Bernard Boutboul. Amazon, évidemment. "Il est en train de se préparer pour faire ça parce que c'est lui qui va prendre la livraison en France. C'est le meilleur logisticien du monde et le seul qui est capable de vous livrer dans un temps extrêmement réduit un maximum de choses."
Selon lui, le groupe s'y prépare activement en France. En 2018, le géant américain a lancé une première offensive dans l'alimentaire en s'associant à Monoprix pour vendre directement des produits sur sa plateforme. "C'est un axe de développement fort depuis le lancement de l'offre Amazon Fresh aux États-Unis en 2016" expliquait alors son patron français.
Mais Amazon ne manquera pas de concurrents. "On va relever le défi d’Amazon" a lancé l'année dernière Michel-Edouard Leclerc, patron des centres E. Leclerc. "Sur les dix ans qui viennent, je pense que E. Leclerc sera le Amazon français, mais avec des salariés en plus et des experts en plus". Reste qu'Amazon a encore une sacrée marge d'avance dans ce domaine...











