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Les secrets de la rencontre entre les patrons de Veolia et Suez

BFM Business Matthieu Pechberty , Journaliste BFM Business
Photomontage réalisé le 3 septembre 2020 des portraits du directeur général de Suez, Bertrand Camus (G) posant le 14 novembre 2019 à Paris et et de celui du PDG de Veolia Antoine Frérot photographié le 10 janvier 2018 à Paris

Photomontage réalisé le 3 septembre 2020 des portraits du directeur général de Suez, Bertrand Camus (G) posant le 14 novembre 2019 à Paris et et de celui du PDG de Veolia Antoine Frérot photographié le 10 janvier 2018 à Paris - Joël SAGET © 2019 AFP

Vendredi dernier, Antoine Frérot et Bertrand Camus ont discuté des conditions d’un Yalta entre leurs groupes. De ruses en coups de bluff, leurs négociations étaient vouées à l’échec alors que Veolia avait déjà décidé de lancer son OPA hostile. Récit.

C’était l’unique rencontre entre les pires ennemis du capitalisme français. Les patrons de Suez et Veolia se sont vus vendredi dernier pour tenter de négocier un Yalta inespéré. Un rendez-vous discret dans un hôtel parisien, comme les grands patrons en raffolent. En terrain neutre comme dans les grandes guerres. Le directeur général de Suez, Bertrand Camus, et le PDG de Veolia, Antoine Frérot, se donnent rendez-vous vendredi 5 février dans l’après-midi à l’hôtel Vernet, derrière le Drugstore des Champs-Elysées, à deux pas de l’ancien siège de Veolia.

Installés dans un salon privé à l’abri des regards, les deux patrons entament leur discussion par un échange de politesse sur la crise sanitaire. Chacun connait la posture de l’autre: Antoine Frérot est décidé à lancer une offensive que Bertrand Camus peine à contenir. Les premières saillies donnent le ton de cet échange dur et fermé.

Il faut qu’on se mette d’accord", lance le patron de Suez à son homologue qui opine du chef avant de lâcher: "on va discuter des lignes rouges, je comprends que vous ne voulez pas conserver la filiale « Eau France » seule".

Ce pan entier de Suez ne peut pas être racheté par Veolia pour des raisons de concurrence. Mais Suez considère qu’il n’est pas viable seul. Bertrand Camus se crispe face à celui qui tente de lui imposer sa force. La tension monte d’un cran mais chacun maitrise ses nerfs.

Bertrand Camus refuse de lâcher Ardian

Le patron de Suez pose ses conditions avec la méfiance de celui qui est assailli depuis "150 jours", comme il le rappelait lundi avec le ton d’un chef de guerre. Ce fils de militaire sait que la bataille sera encore longue. Bertrand Camus est prudent, très prudent. Il sait que la détermination d’Antoine Frérot tourne à l’obsession. Et propose une "méthodologie" de négociation avec un cadre strict. Trois axes de travail sur les activités qu’il veut conserver, le prix et le montage juridique. Antoine Frérot balaie d’un revers de main: "on n’a pas besoin de cela, on connait bien nos groupes et nos chiffres". Le PDG de Veolia ne veut pas se laisser enfermer dans une guerre qui dure trop. "Camus cherchait encore à nous endormir, comme depuis le début", s’agace un de ses proches. Antoine Frérot a la pression de ses administrateurs pour sortir de cette impasse.

Ils ont exigé de mener cette bataille à sa fin et de passer de Verdun à une guerre de mouvement", ajoute un autre de ses amis.

Le PDG de Veolia tente de reprendre l’avantage et demande à son alter ego de s’engager à négocier avec lui pendant quelques semaines. "On voulait sanctuariser une période de négociations exclusives, sans Ardian", décrypte un proche du groupe. Le fonds d’investissement français discute avec Suez pour l’aider à sauver une partie de son empire des griffes de Veolia. Mais Bertrand Camus refuse à son tour de s’enfermer dans des pourparlers qui seraient fatals dans sa stratégie de résistance. "Il est inimaginable pour lui d’abandonner l’option avec Ardian, il doit étudier les deux solutions, justifie un proche du patron de Suez. La proposition de Frérot était formulée pour être refusée".

Suez propose un médiateur

A la fin du premier round, chacun est persuadé que cette réunion est une mascarade. "Il y a une défiance énorme entre eux", concède un protagoniste de la bataille. Chacun veut prouver à son conseil d’administration qu’il a tenté de discuter et de négocier. Alors, chacun propose des solutions inacceptables à l’autre. Les dés sont pipés. Mais les deux hommes continuent leurs salves de faux-semblant, d’esquives et de coups de bluffs sans qu’aucun ne soit dupe.

Bertrand Camus repart à l’attaque et propose que les négociations entre Veolia et Suez soient "chapeautées" par un "tiers de confiance", une sorte de médiateur qui garantirait la neutralité entre deux groupes. Antoine Frérot esquive et répond qu’il reviendra vers son rival soulignant au passage que l’Etat "veut un accord, peu importe ce qu’il y a dedans". Chez Suez, on pense déjà que le patron de la Caisse des Dépôts, Eric Lombard, ferait un bon médiateur alors que l’institution publique est actionnaire de Veolia et a assuré qu’elle était "prête à aider pour trouver une solution".

La Caisse des Dépôts et Bercy remontent les infos

Le PDG de Veolia s’impatiente. Cet homme nerveux qui se défoule sur ses cigarettes se retient depuis cinq mois de lancer une offensive dont il rêve depuis quatre ans et qu’il prépare depuis près d’un an. Antoine Frérot craint que le fonds Ardian ne dévoile la semaine suivante une offre de rachat sur Suez.

Alors il met les choses au clair: "Je ne cèderai pas mes 29,9% (dans Suez) et je ne veux pas les échanger contre des actifs". Avant d’ajouter avec son style très cash: "est-ce qu’Ardian travaille sur une contre-offre?". "Ils cherchent une solution amicale", répond Bertrand Camus dans un langage plus diplomatique.

Pour Frérot, pas de doute, Ardian va bientôt sortir du bois, il ne veut pas se faire doubler. De son côté, Camus sait de toute façon que le PDG de Veolia va lancer son OPA hostile sur Suez. Depuis plusieurs jours, des informations lui remontent en ce sens. Tellement de banques travaillent sur cette opération que le tout-Paris des affaires bruisse de rumeurs. Il y a aussi les pouvoirs publics qui font passer des infos. "La Caisse des Dépôts, actionnaire de Veolia, transmet des messages à Bercy puis à Suez", expliquent plusieurs sources. Depuis quatre mois, le ministère de l’Economie aide Suez dans son bras de fer pour trouver un compromis. Tout passe par un homme clé: Emmanuel Moulin, l’ancien directeur de cabinet de Bruno Le Maire, œuvre dans l’ombre depuis six mois. Et continue la mission que lui a confiée le ministre alors qu’il dirige désormais la puissante administration du Trésor.

Veolia préparait déjà son OPA hostile

La réunion touche à sa fin quand Bertrand Camus répète une dernière fois: "nous sommes là pour négocier à l’amiable et trouver un terrain d’entente". Un gimmick maintes fois répété comme si les murs avaient des oreilles…

Le patron de Suez a besoin lui aussi de donner des gages à son conseil d’administration qu’il a tenté de négocier. Il tente un dernier coup de bluff et propose à Antoine Frérot de se revoir dès le dimanche. Un message codé pour montrer qu’il sait que son rival lancera son OPA ce jour-là. Celui-ci refuse et repousse au mercredi.

C’était bien le signe qu’il allait se passer quelque chose entre temps", confie un proche de Suez.

"Camus savait bien qu’il y avait un conseil d’administration de Veolia dimanche sur l’OPA hostile, décrypte un proche de Veolia. De toutes façons, Suez n’aurait jamais négocié sans qu’on attaque". Antoine Frérot et Bertrand Camus termine leur entrevue sur un constat d’échec.

Chacun continue sa route", tranche le PDG de Veolia, en guise de sommation.

Bertrand Camus insiste et renvoie un SMS à son ennemi le vendredi soir pour rappeler ses conditions et lui donne rendez-vous le mercredi. Un énième coup dans l’eau avant les coups de canons.