Elle est convoitée par le Canada et le Groenland, la Russie y a planté un drapeau en titane et Trump rêve d'y dresser le sien: ils rêvent tous du trésor que recèle la dorsale de Lomonossov située à 4.000 mètres sous la mer

Quand on parle de chaînes de montagnes, on pense Alpes, Himalaya ou Andes. Mais il en existe une autre. Invisible. Inaccessible. Et explosive géopolitiquement. Son nom: la dorsale de Lomonossov.
Elle est tout là-haut, dans l’Arctique. Si haute sur la carte du monde… et pourtant enfouie à plus de 4.000 mètres sous la banquise.

Une chaîne de montagnes longue de 1.800 kilomètres, qui s’étire de la Sibérie jusqu’au Groenland, avec le Canada en embuscade sur la gauche. Un relief que vous ne verrez ni dans les manuels scolaires... ni sur Google Earth.
Un trésor sous la glace
Pourquoi un tel intérêt aujourd'hui ? Parce que revendiquer la souveraineté sur cette chaîne de montagnes sous-marines, c'est se placer au cœur d'une zone géostratégique devenue cruciale avec la fonte des glaces. De nouvelles routes maritimes se dessinent dans l'Arctique, où la Russie et la Chine sont particulièrement actives. Les grandes puissances considèrent désormais cette région comme un espace d'influence majeur.
Sur le plan énergétique, l'Arctique regorge de ressources stratégiques : pétrole, gaz, métaux rares indispensables à la transition énergétique et matériaux critiques pour l'industrie de défense, comme le néodyme ou le dysprosium.
Pendant des décennies, la banquise a rendu ces richesses inaccessibles. Mais avec le réchauffement climatique, la glace recule, ouvrant la voie à un nouvel eldorado. Même si le potentiel énergétique de la dorsale de Lomonossov reste à confirmer, celui qui en obtiendrait la souveraineté pourrait, à terme, mettre la main sur d'éventuelles ressources considérables.
À qui appartient le fond de l’océan Arctique?
Et là, les choses se compliquent. Car cette ruée vers le grand Nord pose une question explosive qui est propriétaire du fond de l’océan Arctique?
Le droit international maritime dit trois choses très claires: jusqu’à 12 milles nautiques des côtes (environ 22 km), c’est quasiment le territoire national. Jusqu’à 200 milles nautiques (environ 350 km), c’est la zone économique exclusive.
Les États côtiers peuvent explorer et exploiter les ressources. Mais les autres pays peuvent y naviguer, survoler, poser des câbles. Au-delà de 200 milles, une seule option: prouver scientifiquement que le fond marin est le prolongement naturel du plateau continental.
Et c’est là que tout le monde s’écharpe.
Aujourd’hui, trois États disent exactement la même chose: le Canada, la Russie, le Danemark, via le Groenland.
Tous affirment que la dorsale de Lomonossov est le prolongement naturel de leur plateau continental. Ajoutez à cela Donald Trump, qui considère que l’hémisphère occidental est son terrain de jeu, quitte à s’affranchir du droit international… Vous obtenez un panier de crabes géopolitique XXL.
Seule l’ONU peut trancher
Dans ce bras de fer, un seul arbitre officiel, c'est l’ONU, via une agence spécialisée au nom très technique: la Commission des limites du plateau continental.
C’est elle — et elle seule — qui peut reconnaître juridiquement qu’un plateau continental se prolonge sous la mer.
Mais cette bataille ne date pas d’hier. En 2007, la Russie frappe un grand coup. Un brise-glace nucléaire russe embarque une expédition scientifique très politique. À sa tête, un certain Artur Chilingarov, explorateur polaire mais aussi vice-président de la Douma (le Parlement russe). À l’aide d’un mini-sous-marin, l’équipe descend jusqu’au sommet d’une montagne sous-marine de la dorsale de Lomonossov.
Et là, ils font un geste hautement symbolique: ils plantent un drapeau russe en titane au fond de l’océan Arctique. Vladimir Poutine félicitera publiquement la mission. Sur le plan politique, le message est clair. Sur le plan juridique ? Zéro valeur.

Planter un drapeau ne donne aucun droit. Seule l’ONU peut trancher.
Mais dans un Arctique qui fond, s’ouvre et s’arme, la dorsale de Lomonossov est devenue bien plus qu’une chaîne de montagnes sous-marines, c’est un nouveau front stratégique mondial, où se croisent énergie, climat, défense... et rivalités de puissances.
Et ce far west là ne fait que s'ouvrir.













