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Stellantis: comment John Elkann, le discret héritier de l'empire Agnelli, est devenu "John le conquérant"

BFM Business Frédéric Bianchi , Journaliste BFM Éco
Légende AFP (via Google Traduction): L'homme d'affaires portugais et PDG de Stellantis Carlos Tavares (à gauche) et le président italien de Stellantis John Elkann assistent à la présentation de l'exposition "Drive Different" au "Museo Nazionale dell'Automobile" (Musée national de l'automobile) à Turin le 23 novembre 2023.

Légende AFP (via Google Traduction): L'homme d'affaires portugais et PDG de Stellantis Carlos Tavares (à gauche) et le président italien de Stellantis John Elkann assistent à la présentation de l'exposition "Drive Different" au "Museo Nazionale dell'Automobile" (Musée national de l'automobile) à Turin le 23 novembre 2023. - MARCO BERTORELLO

Avec le départ de Carlos Tavares, c'est l'Italien de 48 ans, qui dirigera seul durant quelques mois l'empire automobile aux 14 marques. Retour sur le parcours du bon élève du capitalisme italien.

Carlos Tavares parti, le nouveau patron de Stellantis se nomme John Elkann. L'héritier de la famille Agnelli qui détient environ 14% du constructeur (2,5 milliards de dollars de patrimoine personnel) ne fera que l'interim, le temps de nommer un nouveau directeur général dans le courant du premier semestre 2025.

L'homme d'affaires de 48 ans ne compte pas jouer les figurants et ne gérer que les affaires courantes du groupe aux 14 marques. Ce qu'il n'a d'ailleurs jamais fait. Le conseil d'administration de Stellantis qu'il présidait n'était pas une tour d'ivoire du haut de laquelle il observait de loin l'évolution du cours de Bourse de son héritage. Le départ de Tavares est d'ailleurs directement lié à des désaccords avec le milliardaire italien, notamment sur la croissance externe. John Elkann avait écarté tout rapprochement avec un autre groupe automobile contre la volonté du patron portugais.

Il dirigeait Stellantis depuis plus de 10 ans. Qui est Carlos Tavares ? Retrouvez sa saga : 4 épisodes pour tout savoir sur un homme qui aura marqué l'automobile française, de Renault à PSA, qui deviendra Stellantis. Hedwige Chevrillon et Valentin Grille, journalistes à BFM Business, vous retracent le parcours de cet ingénieur, dingue d'automobile, à travers des archives et des analyses. Réalisation: Joséphine Tazdaït
Episode 1 - Carlos Tavares, le fou d’auto qui venait de loin
8:19

Comme à la tête de l'Etat français, au sein de Stellantis, le directeur général gouverne mais le président préside. "Il ne sera pas juste un président honorifique, mais un président opérationnel, assurait ainsi à l'AFP une source interne lors de la création du groupe Stellantis en 2021. En tant qu'actionnaire majoritaire de Fiat, il a joué un rôle crucial dans les négociations sur la fusion."

Jusqu'à claquer la porte au nez de PSA deux fois lors des tentatives de rapprochements de PSA avec l'historique groupe de Turin. Une première en mai 2019 pour tenter de se rapprocher de Renault. Une seconde en août de la même année pour préserver les intérêts des actionnaires de Fiat.

A l'opposé de son frère jet-setter

"Il est réservé, mais très déterminé quand il s'agit d'imposer ses points de vue. Depuis qu'il est sorti de l'ombre de Sergio Marchionne, il s'est affirmé comme dirigeant d'entreprise. Il a réussi à faire fructifier l'héritage des Agnelli", commentait en 2021 à l'AFP Giuseppe Berta, ancien directeur des archives de Fiat.

C'est à 21 ans à peine que le jeune Elkann est désigné par son grand-père Giovanni (Gianni) Agnelli dit "l'Avvocato" pour prendre les rênes de la plus grande dynastie industrielle de la Péninsule. Une désignation qui n'allait pas de soi et qui fit suite à un drame. C'est son cousin Giovanni Alberto, fils de son grand-oncle Umberto, de 10 ans son aîné qui était destiné à prendre la suite. Mais à 33 ans à peine, le dauphin désigné est victime d'un cancer foudroyant.

C'est donc vers John, fils de l'écrivain et journaliste franco-italien Alain Elkann, et de Margherita Agnelli, fille de Gianni que les regards se tournent en 1997 après ce décès tragique. A la différence de son frère Lapo, jet-setteur patenté aux moeurs particuliers, John est le bon élève de la famille. Il a étudié dans les meilleures écoles du Royaume-Uni et du Brésil au gré des mutations de son beau-père Serge de Pahlen, le second mari de sa mère Margherita, devenu cadre chez Fiat.

Après un bac obtenu à Paris au lycée Victor Duruy, John Elkann rentre à Turin pour suivre des études au Politecnico de Turin. Brillante formation d'ingénieur, parlant quatre langues, discret et bosseur... L'héritier est choyé par le grand-père qui songe même un temps à l'adopter afin qu'il porte le nom "Agnelli".

Il est confié à Gianluigi Gabetti, homme de confiance de Gianni et gardien du temple familial durant plus de quatre décennies. John, affectueusement surnommé "Jaki" au sein de la famille, va alors faire ses gammes dans différentes entités du groupe. Un stage ouvrier en Angleterre dans l'usine de phares Magneti Marelli, un passage par les chaînes de montage de la Cinquecento à Tichy en Pologne et même un emploi de vendeur à la fin des années 90 dans un concession Fiat à Lille pendant quelques mois.

"Personne ne devait connaître sa réelle identité, sinon ces expériences n'auraient eu aucun sens", témoignait en 2001 dans Le Temps Lodovico Passerin d'Entrèves, porte-parole de l'IFIL, l'ancien nom de Exor, la holding financière des Agnelli.

Naissance de John "le Conquérant"

C'est aux Etats-Unis en 2001, chez General Electric, qu'il part s'aguerrir aux techniques de la finance anglo-saxonne.

Le petit prince est programmé pour prendre la place du roi. Au grand dam de la presse italienne qui n'a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Longiligne, la voix posée, costume-cravate sobre, Jaki n'a pas la flamboyance du play-boy latin.

A son âge, le patriarche Gianni multipliait les conquêtes et menait une vie de fête et d'insouciance. Pas John Elkann passionné de voile et marié depuis 2004 à Lavinia Borromeo, membre de la grande aristocratie italienne. Une cérémonie catholique romaine sur une des îles Borromées sur le lac Majeur. Seule concession aux paillettes, autour du gâteau de 5 mètres de long en forme de l'usine turinoise Lingotto de Fiat, se pressent Carla Bruni, Elle Macpherson, Mario Monti ou encore Henry Kissinger et Michel Platini, ex-star de la Juventus Turin, propriété des Agnelli.

Son grand-père mort en 2003, John Elkann est alors sous les projecteurs. En 2004, il valide la nomination de Sergio Marchionne à la direction générale de Fiat qui deviendra son second mentor. Ensemble, ils redressent un groupe automobile à la dérive, s'allient à Chrysler en 2009 avant de se retrouver seul au volant en 2018 suite au décès de Marchionne. Elkann prend alors la direction de la "scuderia" Ferrari et entame des discussions pour marier son groupe à un autre géant continental. PSA, Renault puis de nouveau PSA pour donner naissance à la première grande multinationale du secteur Stellantis. La fusion rapporte 1,6 milliard d'euros dans les caisses d'Exor.

Une consécration en Italie où "John, l'ingénieur au visage d'enfant" devient "Jaki, il conquistatore" (le conquérant), comme le surnomme en 2019 le quotidien milanais Il Foglio. Un conquérant au sang froid qui sait modérer les enthousiasmes débordants de ses directeurs-généraux. Avant les rêves de grandeur de Tavares, c'était à ceux de Sergio Marchionne qu'il avait mis un terme quand celui-ci voulait racheter le mastodonte américain General Motors.

Conseillé par le milliardaire américain Warren Buffett, il renoncera à cette OPA hostile, préférant les discussions avec une autre grande famille industrielle, les Peugeot.