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19% des réserves de la planète mais seulement 1% de la production: Trump veut exploiter le pétrole du Venezuela mais ça peut prendre jusqu'à 10 ans et coûter plus de 100 milliards de dollars

BFM Business Pierre Lann
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Redresser l'industrie pétrolière vénézuélienne suppose d'investir une centaine de milliards de dollars et des effets significatifs ne sont pas attendus avant "cinq ou dix ans". Mais cette prise de contrôle par les États-Unis peut avoir des conséquences majeures à long terme.

Donald Trump a été très clair. Après leur intervention militaire et l'enlèvement de Nicolas Maduro, les États-Unis comptent exploiter les réserves de pétrole du Venezuela. "Les Vénézuéliens ne produisaient presque rien par rapport à ce qu’ils auraient pu extraire. Nous allons demander à nos très grandes compagnies pétrolières américaines, les plus grandes au monde, d’intervenir, de dépenser des milliards de dollars, de réparer les infrastructures pétrolières gravement endommagées et de commencer à faire gagner de l’argent au pays", a expliqué le président américain, lors d'une conférence de presse samedi.

Mais cela ne sera pas une sinécure. Sur le papier, Caracas dispose des réserves de pétrole les plus importantes de la planète, mais la production y est très faible. "Le Venezuela ne pèse pratiquement plus rien. En novembre, le pays a produit en moyenne 860.000 barils par jour et en a exporté 600.000. La production mondiale, c'est environ 105 millions de barils par jour. Le Venezuela est devenu un nain pétrolier qui ne pèse que 1,3% de la production mondiale et dont l'essentiel des exportations part vers la Chine, dans le cadre de contrats à des prix inférieurs à ceux du marché", a observé l'économiste Philippe Chalmin, sur BFM Business. C'est la raison pour laquelle les cours du pétrole restent relativement stables, malgré l'attaque américaine.

En fait, l'industrie pétrolière du pays est en lambeaux et ses infrastructures sont particulièrement vétustes.

"La mauvaise gestion gouvernementale, les sanctions internationales et la crise économique du pays ont entraîné un manque d'investissement et d'entretien dans le secteur énergétique ainsi qu'une détérioration des infrastructures", observe l'Agence d'information sur l'énergie (EIA), une agence fédérale américaine, ajoutant que la production énergétique a baissé de 8,2% par an entre 2011 et 2021.

Dans les années 1970, Caracas produisait pourtant 3,5 millions de barils par jour, ce qui représentait alors plus de 7% de la production mondiale.

Opération très coûteuse à court terme

À court terme, le potentiel de hausse est faible, "de l'ordre de 0,2 ou 0,3% de la production mondiale", selon Alexandre Andlaeur, analyste énergie chez Kpler, interrogé par BFM Business. Ce dernier estime qu'il faudra attendre "cinq à dix ans" pour voir des effets significatifs. Et cela coûterait très cher. Pour extraire à nouveau environ 2 millions de barils par jour, le cabinet de conseil Rystad estime que 110 milliards de dollars d'investissements seraient nécessaires.

The Economist note qu'il s'agit du double des investissements mondiaux des grandes compagnies américaines en 2024. De plus, les compétences locales risquent de manquer. Au milieu des années 2000, Hugo Chavez a en effet procédé à des licenciements massifs, essentiellement des cadres, dans le secteur pétrolier.

La production de pétrole s'est progressivement effondrée
La production de pétrole s'est progressivement effondrée © AFP

En outre, "la majeure partie des réserves prouvées du Venezuela est constituée de pétrole brut extra-lourd provenant de la ceinture de l'Orénoque. L'extraction de ce type de pétrole exige une expertise technique pointue", note l'EIA, qui ajoute toutefois que les groupes pétroliers américains ont ces compétences. Cette caractéristique du pétrole vénézuélien conduit certains observateurs à relativiser le niveau des réserves du pays. L'EIA relève que ce pétrole "extra-lourd doit être traité par des raffineries spécialisées, ce qui rend son développement coûteux sur les plans économique, environnemental et technologique".

Mais il faut noter que les raffineries américaines utilisent des pétroles plus lourds que ceux produits sur leur sol. "Près de 70 % de la capacité de raffinage américaine fonctionne de manière optimale avec des pétroles bruts lourds. C'est pourquoi 90 % des importations de pétrole brut aux États-Unis sont composées de pétroles plus lourds que le pétrole de schiste produit sur le territoire américain", expose l'Association des fabricants américains de carburants et de produits pétrochimiques (AFPM) sur son site.

"Priorité stratégique absolue"

À court terme, le projet de Donald Trump semble se heurter à un autre obstacle: le marché du pétrole est en situation de surcapacité. L'offre de pétrole augmente en effet plus vite que la demande selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), tirant les prix vers le bas et incitant donc les pétroliers à rechercher les gisements les plus "faciles" et les plus rentables.

Sondées par la Maison Blanche en décembre, les compagnies se montraient ainsi plutôt frileuses à l'idée de retourner au Venezuela, où seul Chevron reste présent, selon le média Politico.

"Franchement, l'intérêt est limité, compte tenu de la baisse des prix du pétrole et de l'existence de gisements plus attractifs à l'échelle mondiale”, glissait l'un de ces acteurs.
Jean-Louis Martin, économiste et chercheur associé sur l'Amérique latine à l'Ifri, et Alexandre Andlauer, analyste énergie chez Kpler Cheuvreux - 05/01
Jean-Louis Martin, économiste et chercheur associé sur l'Amérique latine à l'Ifri, et Alexandre Andlauer, analyste énergie chez Kpler Cheuvreux - 05/01
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Pour autant, "je pense que les entreprises pétrolières voient à long terme", nuance Jean-Louis Martin, économiste et chercheur associé sur l'Amérique latine à l'Ifri (Institut français des relations internationales), pour BFM Business. Ce dernier estime que ces dernières pourraient donc être alléchées par la "possibilité de prendre pied dans un pays qui a les premières réserves du monde". Le Financial Times rapporte ce lundi que des investisseurs se mobilisent déjà pour répondre à l'appel de Donald Trump et qu'un ancien cadre de Chevron tente actuellement de lever 2 milliards de dollars.

Vers une baisse des prix durable?

Même si la conquête des champs pétroliers vénézuéliens ne sera peut-être aussi lucrative qu'espéré par Donald Trump, la manoeuvre s'inscrit dans le cadre d'un projet bien plus vaste, décrit dans la stratégie de sécurité nationale publiée en novembre dernier. La Maison Blanche y précise que "la restauration de la domination énergétique" des États-Unis est une "priorité stratégique absolue". L'administration Trump insiste particulièrement sur la nécessité de disposer d'une "énergie bon marché et abondante" pour mener à bien son programme économique.

L'intérêt de l'opération réalisée par les États-Unis semble apparaître clairement aux acteurs russes. Sur X, le banquier Kirill Dmitriev, envoyé spécial du Kremlin pour les négociations sur l'Ukraine, observe que la production combinée des États-Unis et du Venezuela pourrait à terme représenter "près de 20 % de l'offre mondiale (presque le double des 10 % de l'Arabie saoudite)", conférant à Washington "un pouvoir de marché considérable".

Sur Telegram, l'oligarque russe Oleg Deripaska imagine que cela pourrait permettre à Donald Trump de contenir le prix du baril autour de 50 dollars. Il prévient que cela remettrait en question le modèle économique de la Russie, dont les revenus ont déjà considérablement baissé en raison de la décrue des prix des hydrocarbures (le baril de brent s'échange ce lundi à 60 dollars, 20% de moins qu'il y a un an).

À mesure que le prix du baril baisse, "la propension à utiliser le pétrole comme arme de politique étrangère pourrait être plus forte", anticipait également en octobre Eric Lee, le principal analyste des matières premières de Citigroup, interrogé par Bloomberg. Ce dernier s'attendait à une baisse du baril vers 50 dollars en cas d'accord de paix entre l'Ukraine et la Russie.

"Si le prix était de 80 dollars, il y aurait moins d'appétit à provoquer l’Iran ou la Russie et à faire flamber les prix. Mais à 60 dollars, et surtout à 50 dollars, la Maison Blanche pourrait être incitée à prendre des mesures plus susceptibles de perturber le marché pétrolier", jugeait-il.

Au surlendemain de son intervention au Venezuela, Donald Trump peut constater que les cours de l'or noir sont stables et que son économie n'est pas perturbée. Il promet désormais de s'attaquer au Groenland.